De la nécessité de s’adapter aux conditions locales

 

Cameroun Sud Ebolowa Jury

Nos déplacements au Cameroun sont motivés par la tenue de jurys de mémoires d’étude pour l’obtention d’un certificat d’Agronome-formateur délivré par le ministère français de l’Agriculture. L’étude fait partie d’un cursus spécifique de formation, d’une durée de deux ans, réalisé pour partie en France et pour partie au Cameroun, pour des professeurs de l’enseignement technique camerounais.

En arrivant dans les établissements pour participer à la réalisation de ces jurys, nous avons la surprise de constater que rien n’est généralement prêt pour le déroulement des épreuves prévues pour le surlendemain. Les impétrants sont dans l’incapacité de nous remettre leurs documents de mémoire qui sont encore à la reprographie ou dont ils corrigent les tirages, les salles ne sont pas préparées pour permettre le déroulement des épreuves et, si les membres du jury sont bien convoqués, ils ne savent généralement pas pourquoi ! Situation à priori délicate quand il y a cinq ou six candidats inscrits au jury et ayant produit chacun un document de 100 à 200 pages.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner si une partie des membres du jury n’a pas lu le document sur lequel il va avoir à se prononcer. Nous, pas plus que les autres mais, par esprit de responsabilité, ou d’abnégation, allez-savoir, nous n’avons pas d’autre solution que de consacrer tout le temps nécessaire à ce travail de lecture, sacrifiant en conséquence temps libre et temps de repos dans le jour et la nuit précédents les jurys. 

Pour éviter de tels errements et permettre aux membres camerounais du jury d’avoir accès aux documents de mémoire et de prendre toute leur place dans les délibérations, nous avons la lumineuse idée, une année, d’organiser une lecture collective des mémoires par tous les membres du jury. Bien sûr, il nous est proposé de le faire dans l’endroit le plus prestigieux de l’établissement, le grand bureau du directeur du collège. Le « jeu » a peut-être duré une heure à l’issue de laquelle le directeur du centre allume le magnétoscope et la télévision de l’école pour juger de sa bonne marche et afin de les faire admirer aux autres directeurs membres du jury. Des outils pédagogiques qui, en toute bonne logique, sont installés dans son bureau et non dans une salle de cours où ils pourraient être détériorés par les professeurs ou les étudiants. Puis, après discussion sur les mérites de l’appareil, les membres camerounais des jurys sortent dans la cour de l’établissement nous plantant là afin de nous permettre d’effectuer stoïquement et courageusement notre apostolat.

L’abnégation a toutefois des limites et, en milieu de matinée, nous nous accordons un moment de détente pour rejoindre les collègues camerounais qui discutent et plaisantent avec les candidats. Pas plus de quinze minutes afin de donner l’exemple et espérer récupérer les autres membres du jury ! Mais, consternation, dans le bureau du directeur l’ennemi est désormais dans la place. Pendant notre brève absence, la secrétaire en a profité pour placer dans le magnétoscope une cassette d’un groupe de makossa et pour danser dans le bureau du patron ! Nous finissons par obtenir qu’elle libère les lieux et qu’elle retourne se faire les ongles devant sa machine à écrire.

« ...la tranquillité immémoriale des Noirs, pour qui le temps, la distance et la vie ont une profondeur et une signification impossible à expliquer pour qui est né entre des tombeaux d’infantes et des réveille-matin, aiguillonné par des dates de batailles, des monastères et des horloges pointeuses »[1].

Les épreuves pour l’obtention du diplôme comportent également la conduite d’un cours d’une heure dans la classe habituelle du professeur. L’épreuve de cours peut être constituée d’un cours magistral, en salle, le professeur ayant enfilé pour l’occasion son plus beau costume, ou d’une épreuve de travaux pratiques. A Bambili, la langue utilisée est généralement un anglais « de cuisine », le pidgin, prononcé avec un accent qui ne doit rien à Oxford. Pendant le déroulement du jury, comme des délibérations, certains directeurs anglophones mettent un point d’honneur à ne parler qu’« anglais » alors que tous les cadres camerounais maîtrisent les deux langues. C’est une manière d’affirmer leur différence et leur préférence pour le développement de relations avec la Grande-Bretagne et non la France, manière aussi d’affirmer la spécificité de la partie anglophone du pays, voire leurs réticences vis-à-vis du gouvernement central.


[1] Antonio Lobo Antunes. « Le cul de Judas ». 1979.

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