Des lendemains qui ne chantent pas nécessairement

 

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La révolution de velours le surprend alors que Jiřì était persuadé que les Tchèques allaient encore devoir marcher longtemps sur « la route large et directe vers le communisme » ! Il fait alors le constat que la Tchécoslovaquie est à un carrefour de son histoire sans que personne puisse imaginer ou prédire ce que sera l’avenir. Si le Parti Communiste est écarté du gouvernement, il compte encore plus d’un million de membres placés aux postes de commande, tant dans l’administration que dans les entreprises. 

Dans ses courriers, Jiřì nous faisait part de son regret du discrédit dans lequel étaient alors tenues les idées socialistes par la population par suite du comportement des dirigeants du Parti. Les Tchèques découvrent comment vivaient ses dirigeants et quelles affaires mafieuses ils avaient conduites. Brutalement, tout se sait et se dit, tout ce qui autrefois ne pouvait être raconté et qui restait caché, les malversations, les détournements, les prévarications, les passe-droits, comme les difficultés de la vie courante, les médicaments introuvables, une durée de vie moyenne de cinq ans plus faible en Tchécoslovaquie que dans les pays d’Europe de l’Ouest. A la suite de la libération d’un jeune homme, arrêté à 19 ans et condamné à 13 ans d’emprisonnement, il s’indigne des motifs du jugement : « s’être rendu en visite à l’ambassade des Etats-Unis et s’être préparé à quitter la Tchécoslovaquie » ! La preuve de la culpabilité : ce jeune homme travaillait à l’aéroport ! Pour Jiřì, le système « socialiste » avait « éduqué les gens pour qu’ils aient des coudes en acier et des échines de gomme ».

Si Jiřì se sent libéré de l’oppression intellectuelle, il craint néanmoins les conséquences de la libéralisation économique. Il analyse avec lucidité la situation de son pays : un appareil productif vieillissant, obsolète, des produits de qualité médiocre ayant peu de chance de conquérir des marchés à l’exportation malgré leurs prix bas, une absence de capital pour investir, des structures administratives compliquées, une législation inadaptée. Il souhaite pouvoir préserver ce qui est positif dans l’ancienne situation et éviter une assimilation trop rapide aux économies des pays occidentaux. Mais le vote de nouvelles lois et la rédaction de nouvelles réglementations va moins vite que l’ouverture des marchés ! L’inflation est très forte : 100% pour le ciment, 400 pour les briques, 134 pour l’électricité, 200 pour le charbon, 200 à 300% pour les livres, 150% pour les loyers. Par contre, les prix des appareils électroniques, qui étaient autrefois fortement taxés, baissent ainsi que les tarifs des automobiles étrangères dont le montant représente quand même 20 fois le salaire mensuel moyen. Il envisage lucidement les conséquences de ces bouleversements : faillites d’entreprises et chômage. Tout compte fait, il affirme néanmoins encore préférer « la liberté de l’esprit ».

Lui-même, en six mois, s’il retrouve un emploi dans sa spécialité, est de nouveau au chômage par deux fois, ses employeurs successifs faisant faillite. Au printemps 90, Jiřì obtient un troisième emploi de cadre commercial dans une entreprise exportatrice de matériel électrique, la ZSE, ce qui lui permet d’aller présenter les produits de son entreprise à la foire de Hanovre. Son employeur lui laisse même miroiter un poste de chef de groupe pour les relations avec les pays d’Afrique. Tout à coup, l’ensemble du monde lui devient accessible alors qu’il était autrefois très difficile de sortir de la Tchécoslovaquie. Parlant et écrivant parfaitement le français, il recherche des contacts en France. Lors de la foire de Hanovre, une entreprise française, leader européen dans le matériel électrique, lui propose un poste de représentant de ses produits en Tchécoslovaquie. Il hésite. D’un côté, le consortium d’Etat pour lequel il travaille, regroupant 25 entreprises et employant 50 000 personnes, risque de disparaître à tout moment. De l’autre, les propositions sont alléchantes : bureau, voyages d’affaire, participation aux résultats à hauteur de 5% et un salaire plus élevé. Mais, il sait aussi à quelles difficultés il aura à faire face : la représentation de produits de qualité, quatre fois plus chers que les produits locaux, à un moment où le pouvoir d’achat des Tchèques est en chute libre. 

Après notre voyage à Prague, j’ai eu l’occasion de croiser Jiřì à Paris, fin 1990, où il exposait du matériel de la ZSE à la foire de Paris. Comme il nous avait fait visiter Prague, j’ai alors eu le plaisir de le piloter dans quelques quartiers de la ville. Sa dernière carte postale date de 1991. Jiřì effectuait alors un voyage d’affaires en Afrique du Sud pour la société tchèque ZSE. Puis plus rien. Les lettres expédiées à Prague sont revenues avec la mention « N’habite plus à l’adresse indiquée ». Se serait-il expatrié en Afrique du Sud comme il l’envisageait ?

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