Un duel à la sortie du Jeu de Paume 

 

Rome Pinciano Galerie Borghèse David et la tête de Goliath

La via di Pallacorda est une rue parallèle au Vicolo del Divino Amore, située de l’autre côté du Palais de Florence. Elle a la particularité d’être en forme de Y et relie les rues Srofa, dei Prefetti et del Clementino. Elle doit son nom à la présence d’un terrain de jeu de paume, l’ancêtre du tennis, dans un terrain situé en face de la façade latérale du Palais de Florence. Ce jeu de paume fut ensuite transformé en théâtre ; reconstruit en 1840, le théâtre fut fermé et une nouvelle fois détruit pour faire place à un garage en 1936, ce qu’il est toujours aujourd’hui [1].

Le Caravage vouait une véritable passion à ce jeu de balle et il fréquentait régulièrement le lieu. Le 28 mai 1606, au cours des fêtes de rue, à la veille de l'élection du pape Paul V Borghèse, sept ou huit hommes armés s'affrontent via di Pallacorda. D’un côté Caravage, son partenaire Onorio Longhi, le capitaine Petronio Troppa, soldat au Château Saint-Ange, et peut-être son collaborateur Mario Minetti et, de l’autre côté, des membres et amis de la famille Tomassoni, parmi lesquels Ranuccio Tomassoni et son frère Giovan Francesco, « Président du rione du Champs de Mars »et les beaux-frères Ignazio et Federico Lugoli.

Les ouvrages contemporains ne s’accordent pas sur le nombre de participants de la rixe, pas plus que sur leurs noms car les documents de l’époque seraient ni complets, ni concordants. Toutefois, ce qui est sûr, c’est que pendant le combat Caravage tue Ranuccio Tomassoni d'un coup d'épée ; lui-même est blessé et l'un de ses camarades, Troppa, est également tué par Giovan Francesco. Il semble que les deux hommes, Caravage et Tomassoni, se connaissaient et avaient l’habitude de se croiser. Tomassoni n’a d’ailleurs pas une meilleure réputation que Caravage et menait une vie dangereuse et insouciante, entre tripots et bordels. La querelle pourrait avoir pour cause une obscure dette de jeu, se montant à 10 écus, que Le Caravage devait à Tomassoni [2]. Pour d’autres, la rixe pourrait avoir pour cause une rivalité amoureuse ancienne : ils auraient été amants tous deux de Fillide Melandroni [3], une courtisane qui faisait commerce du côté de la via dei Condotti.

Enfin, l’un et l’autre appartenaient à des partis opposés ! Le Caravage était lié au parti français par son protecteur romain, le cardinal Del Monte, alors que Tomassoni était du parti espagnol, un de ses frères servait dans les troupes espagnoles ; France et Espagne s’efforçaient alors soit de développer leur présence en Italie, soit d’influer sur la politique des papes. Ce meurtre vaudra au Caravage une condamnation à mort par contumace en juillet, ce qui lui aura laissé le temps de fuir vers le Latium. Il ira ensuite à Naples, La Valette, Syracuse, Palerme, Naples à nouveau avant de tenter de rentrer à Rome dans l’espoir d’une grâce papale.

Un de ses derniers tableaux, « David tenant la tête de Goliath », qu’il destinait au neveu du pape, le Cardinal Scipion Borghèse, est exposé à la Galerie Borghèse. Elle illustre le combat de David contre Goliath. Le géant Goliath du camp philistin avait mis au défi l'armée d'Israël de proposer un homme susceptible de se battre en duel avec lui, duel qui déterminerait l'issue du combat entre les deux nations. Après, l'avoir tué de sa fronde, David tranche la tête de Goliath consacrant la victoire d’Israël sur les Philistins. Le tableau expose le moment où David présente la tête du géant à Saül, le roi des israélites. L’œil est d’abord attiré par la grande surface claire au centre du tableau, le buste du jeune David ; puis il suit la clarté du bras tendu vers la droite du tableau, un mouvement aidé par l’éclair d’acier de l’épée portée par David, pour découvrir enfin, dans le clair-obscur, la tête tranchée de Goliath. Outre le traitement sombre et macabre de la scène, avec cette tête aux yeux ouverts comme si elle était encore vivante, dégoulinante d’un sang visqueux et sombre, le tableau est d’autant plus poignant que ce Goliath est un autoportrait ! Comme si Le Caravage offrait sa tête au Pape pour obtenir l’autorisation de retourner à Rome. Et c’est bien de cela qu’il s’agirait car sur l’épée de David est portée l’inscription « H.AS O S », initiales de la devise « humilitas occidit superbiam » (l’humilité tue l’orgueil). Par cette œuvre envoyée au neveu du Pape, Le Caravage implorait la clémence du Pape.


[1] Site de Roma Segreta.

[2] Alain Dervaux. « Les passages à l’acte dans la vie et l’œuvre du Caravage (1571-1610) ». L’information psychiatrique. Vol. 82, N° 6 - juin-juillet 2006. 

[3] Le Caravage a effectué un portrait de Fillide Melandroni, vers 1599. Lors des bombardements de 1945 sur Berlin, le tableau a été détruit dans l’incendie du bunker dans lequel il était conservé. Portrait peut-être un peu fade (mais photographié en noir et blanc !) quand on le compare aux œuvres dans laquelle Fillide Melandroni servit également de modèle, « Judith et Holopherne », « La Conversion de Madeleine » ou « Sainte-Catherine-d’Alexandrie ».

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