Rome, étrange et curieuse (3/53). Rione Monti I (2) – Ne me touche pas ! - Largo Angelicum.
Une histoire qui fait froid dans le dos
L’église Santi Domenico e Sisto a été construite en 1569, sur un plan de Giacomo della Porta. La façade en travertin, de 1646, serait due à Vincenzo della Greca. Elle comprend trois niveaux horizontaux : un rez-de-chaussée aussi haut que large, séparé du second niveau, rectangulaire, par une corniche, et un fronton triangulaire surmonté de pots à feu. Verticalement, trois parties sont délimitées par des pilastres doubles d’ordre corinthien. Au centre, une porte encadrée de colonnes, surmontée d’un fronton courbe brisé dans lequel s’insère une niche ovale abritant le buste de la Vierge. Au second niveau, la façade comprend une fenêtre en arc en plein cintre avec une balustrade à colonnettes, surmontée d’un fronton triangulaire, et encadrée de statues dans des niches. La nef, haute et étroite, comprend trois arches aveugles de chaque côté abritant autant de chapelles latérales[1]. Les arcs sont séparés par des doubles pilastres corinthiens de marbre rouge et blanc, coiffés de chapiteaux dorés. La fresque du plafond représente L'apothéose de saint Dominique dont le cadrage en trompe-l'œil a été réalisé par Enrico Haffner (1640 / 1702), puis peinte en 1674 par Domenico Maria Canuti (1625 / 1684). Gian Lorenzo Bernini a conçu le maître-autel.
La première chapelle à droite abrite une sculpture (photo), conçue par Le Bernin mais réalisée par un de ses assistants,Antonio Raggi (1649). Elle se nomme Noli me tangere (Ne me touche pas). La toile de fond située derrière la statue montre une tombe vide dans le jardin de Gethsémani. La statue représente le moment où Jésus, après la résurrection, rencontre Marie-Madeleine[2] et lui signifie par sa parole que le lien avec sa personne divine passe désormais par le cœur.
Mais pourquoi ce sujet a-t-il été choisi ? Les chroniques rapportent que la sculpture aurait été commandée par sœur Maria Eleonora Alaleona[3]. Ce serait un acte de pénitence pour expier le comportement d'un des proches de la famille (ou d’elle-même ?), comportement qui serait considéré comme un grand péché. Les faits remonteraient à 1635. Une jeune fille de la famille Alaleona aurait été contrainte par ses parents d’entrer au monastère dominicain de Santa Croce, à Montecitorio. Comme la jeune fille ne désirait pas prendre le voile, elle aurait demandé à son amant de s’introduire dans le couvent pour venir la délivrer. Les deux tourtereaux auraient ensuite effectué une fuga d’amore (fugue amoureuse), pour obliger leurs parents à les marier. Le jeune homme aurait imaginé s’introduire dans le monastère dans une caisse de café, d’autres chroniques suggérant que ce serait dans un cercueil neuf livré au couvent. Mais le transfert se serait mal passé, la caisse (ou le cercueil) aurait été bloquée et serait restée trop longtemps dans un magasin et l’amant serait mort étouffé. C’était un terrible discrédit pour la famille et celle-ci se devait de racheter cette faute par un don important (3 000 écus romains !). Quant à la jeune fille, pour avoir violé les règles de la congrégation, elle aurait été emmurée dans sa cellule avec juste une ouverture pour lui passer les aliments. Cinq ans plus tard, elle aurait été accueillie dans le couvent de Sancti Domenico e Sisto.
Si l’histoire est véridique, comment interpréter le thème de la sculpture ? Par cette phrase, Jésus écarte la vie terrestre car il est désormais promis à la vie céleste. Faut-il donc comprendre que la pécheresse n’avait plus qu’à se préparer à la mort ? Ou, que par son acte, elle s’était écartée du seigneur ? Ou encore, que comme Marie-Madeleine, qui avait été une grande pécheresse, elle se repentait de son acte ? L’ouvrage aurait été placé dans la chapelle située à l’entrée de l’église pour que les religieuses du couvent se souviennent de cet épisode scandaleux de la chronique romaine. Mais, aujourd’hui l’église est devenue l’un des lieux les plus populaires dans le centre de Rome pour y célébrer les cérémonies de mariage… faisant oublier cette sinistre histoire !
[1] Romanchurches. Santi Domenico e Sisto
[2] Évangile selon saint Jean, 20,17.
[3] Les sources sont parfois légèrement différentes. Voir :
Mauro Fioravanti. « La monaca di Roma ». In « Fiamme d’oro – Organo d’informazione dell’associazione nazionale della polizia di stato ». N° 2, mars, avril, mai 2009.
Alex Gerondino. « San Domenico e la monaca Eleonora ». Roma City Rumors. 16 mai 2018.
L’histoire a été racontée par Giacinto Gigli (1594 / 1671) dans ses mémoires connues sous le nom « Le Journal romain » (« Diario Romano »), à la date de l’année 1635.