L’unique peinture murale du Caravage

 

Caravage Villa Ludovisi

Dans une zone autrefois appréciée par les riches Romains de l’antiquité, près de l’enceinte d’Aurélien, dans des vignobles, le cardinal Francesco Maria del Monte, qui habite le Palais Madama au centre de Rome, rachète en 1599 une retraite à la campagne, un casino. Revendu en 1621 au cardinal Ludovico Ludovisi celui-ci érige une grande villa sur des dessins du Dominiquin (Domenico Zampieri, 1581 / 1641). Par héritage, la villa passe à la famille Boncompagni. En 1855, la villa est vendue à une société immobilière qui lotit les jardins. Sur les parcelles seront tracées de larges avenues (via Ludovisi, via Vittorio Veneto), érigées de belles villas et palais (Palazzo Margherita, actuelle Ambassade des Etats-Unis), et des hôtels internationaux. Tous les bâtiments de la villa seront détruits hormis le Casino dell'Aurora, nommé désormais ainsi d'après une fresque du Guerchin qui décore l'édifice. Le Casino est toujours la propriété de la famille Boncompagni Ludovisi [1].

Le Cardinal Francesco Maria del Monte, collectionneur d’Art et protecteur du Caravage, lui commande, en 1599, une fresque de plafond sur le thème de « Jupiter, Neptune et Pluton », pour une salle, de petite dimension, la « camerino della sua distilleria» située au premier étage du Casino et qui lui sert de laboratoire alchimique. C’est l'unique peinture murale attribuée au Caravage lequel a utilisé une technique originale : une peinture à l’huile sur enduit sec. La fresque a été oubliée, redécouverte en 1969, et attribuée au Caravage après un nettoyage en 1990. Elle est originale par sa forme très rectangulaire et par ses effets de perspective !

La fresque représente trois personnages dans un ciel couvert de nuages au centre duquel est placée une sphère céleste entourée d’un bandeau sur lequel sont représentés les signes du zodiaque ; on reconnaît Poissons, Bélier, Taureau et Gémeaux. D’un côté Jupiter, dieu des dieux, est assis sur un aigle, l’animal qui l’accompagne et le symbolise. De l’autre côté, debouts, Neptune, dieu des mer et de l’océan, accompagné d’un cheval marin, et Pluton, dieu des enfers, avec le terrible Cerbère, le chien à trois têtes qui garde l’entrée du séjour des morts. Les trois frères, Jupiter, Neptune et Pluton, fils de Saturne (Chronos) et de Rhéa, symbolisent les trois éléments et les trois minéraux, Jupiter, l’air et le soufre, Neptune, l’eau et le mercure, Pluton, la terre et le chlore. Jupiter touche la sphère céleste qui contient la terre au centre et un soleil qui gravite autour selon la représentation aristotélicienne et géocentrique de l’univers. Le geste de Jupiter pourrait également traduire la séparation des lumières et des ténèbres en faisant référence à la représentation de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine.

La représentation du Caravage est vraisemblablement une allégorie du processus alchimique : les trois états fondamentaux de la matière et les trois minéraux sont censés permettre la transmutation de la matière pour générer la pierre philosophale [2].

Les effets de perspective de la fresque sont particulièrement hardis, avec une vue imprenable sur les attributs sexuels de Pluton lesquels furent, paraît-il, longtemps masqués par un voilage pudique rajouté par un autre peintre ! Ces perspectives font penser à des œuvres antérieures : les panneaux centraux des plafonds de la « Camera del Sole e della Luna » réalisé en 1527-1528 par Giulio Romano et Primatice pour le Palais du Te à Mantoue, et « Phaéton conduisant le char du Soleil et Diane celui de la lune » peint par Domenico Brusasorzi, vers 1558, pour le palais Chiericati de Vicenza. Dans ces deux cas, similaires, les chars des dieux symbolisant le soleil et la lune sont vus par dessous, avec en premier plan les ventres des chevaux et les planchers des chars, sans ignorer les attributs virils de leurs conducteurs. Dernière curiosité : les trois dieux sont également des autoportraits du Caravage, tandis le chien Cerbère serait à l’image de Cornacchia, le chien que Caravage avait recueilli. Caravage s’est représenté dans plusieurs de ses œuvres, on peut le reconnaître notamment dans « Le jeune Bacchus malade », « Le martyre de Saint-Matthieu » et « David tenant la tête de Goliath »).


[1] Via Aurora, 6342. Visite privée en groupes de 15 personnes minimum. Voir ArteRome.

[2] Anna Papacostidis. « Peindre la science- Caravage et le milieu savant de Rome ». Mémoire présenté à la Faculté des Etudes supérieures et postdoctorales en vue de l’obtention du grade de Maîtrise ès arts en histoire de l’art. Université de Montréal. 2017.

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