Découvrir la Rome baroque (15/20). Le Ponte Sant'Angelo (le pont Saint-Ange)..
Un espace scénique dans l’itinéraire de dévotion du pèlerin
Le ponte Sant’Angelo est aujourd’hui un pont piéton qui relie les rioni (arrondissements) de Ponte (rive gauche) et du Borgo (rive droite). Il est composé de cinq arches en pierre, avec cinq travées en plein cintre, d'environ 18 mètres chacune, soutenues par des piliers de sept mètres de haut. Il est composé pour partie d’un pont antique (les trois arches centrales) alors que les arches des deux extrémités ont été modifiées quand furent érigées les digues du Tibre à la fin du XIXe siècle. Les arches centrales sont celles du Pons Aelius que l'empereur Hadrien avait fait construire en 134 pour rejoindre le mausolée qu’il se faisait bâtir sur la rive droite du Tibre. Surnommé Ponte San Pietro parce qu'il conduisait les pèlerins à la tombe de l'Apôtre, il sera progressivement dénommé ponte Sant’Angelo à la suite de l’apparition miraculeuse de l’archange Gabriel au pape Grégoire Ier, dit « le Grand » (590 / 604), le 8 mai 590, au sommet du mausolée d’Hadrien. Il fut très longtemps le seul pont qui permettait de traverser le Tibre. Outre sa situation dans une boucle du Tibre, face au Château Sant’Angelo, ce qui rend le pont exceptionnel ce sont les statues qui l’habillent comme le pont Saint-Charles à Prague[1].
Après le sac de Rome de 1527 par les lansquenets protestants de Charles-Quint, Clément VII Médicis (1523 / 1534) voulut réhabiliter la zone. En 1534, il fait nettoyer les abords du pont et abattre les bâtiments en ruine qui y conduisent et fait placer, à l’entrée du pont, en rive gauche du Tibre, les statues de saint Paul (à droite, de Paolo Taccone) et de saint Pierre (à gauche, de Lorenzetto). En 1536, Charles Quint, réconcilié avec le pape, fait une entrée triomphale dans Rome et emprunte le pont Sant’Angelo, décoré pour l'occasion de huit statues temporaires : sur le parapet occidental sont figurés les quatre évangélistes et, sur le parapet oriental, les quatre patriarches de l'Ancien Testament : Adam, Noé, Abraham et Moïse[2].
En 1666, Clément IX Rospigliosi (1667 / 1669) chargea Gian Lorenzo Bernini de la rénovation du pont en le transformant en chemin de croix symbolique avec l’érection de dix statues d'anges portant chacun un des instruments de la Passion. Sur la base de ses dessins et modèles en terre cuite, Bernini fit réaliser les dix statues par les sculpteurs de son atelier avec les instruments de la passion : colonne de la flagellation, fléau, suaire, couronne d'épines (photo), clous, dés des soldats, croix, titulus (cartouche), lance qui perça le flanc du Christ et éponge de vinaigre. Deux d'entre eux, « l’ange au cartouche » et « l’ange à la couronne d’épine » (photo) sont des copies des originaux qui ont exécutés par le Bernin lui-même (1667 / 1669), lesquels sont conservés dans l'église de Sant'Andrea delle Fratte. Ils plurent tellement à sa sainteté qu’il demanda à Bernini de les conserver dans son atelier, bien à l’abri, plutôt qu’aux courants d’air et à la pluie, et de faire réaliser des copies pour le pont ! Il faut dire que ces deux anges par le jeu du vent dans leur tunique, dévoilent chacun une jambe de bel adolescent ou de belle jeune fille ? Comment se prononcer les anges étant, par nature, asexués ? Les héritiers de Bernini firent don des deux anges à Sant’Andrea delle Fratte, en 1729, où elles sont conservées de part et d’autre de l’autel.
Cette série d’anges, disposés sur de hauts piédestaux, porteurs des différents instruments de la Passion, et disposés dans l’ordre chronologique des événements de la Passion du Christ, induit une forte dramatisation lors de la traversée du pont qui devient ainsi un moment symbolique dans le chemin du pèlerin : celui du passage de sa vie matérielle et quotidienne, à l’espace sacré finalité de son pèlerinage. Le pont devient un espace scénique, symbolique, entre deux rives, entre deux temps du pèlerinage, entre les deux domaines du profane et du sacré. Comme espace scénique symbolique, le pont et ses statues participent au développement du sensible, à la manifestation de la foi du pèlerin à l’exaltation de ses sentiments. Cette construction architecturale s’inscrit dans les principes du Concile de Trente qui visaient à favoriser une dévotion soutenue par l'émotion autour de la Passion du Christ[3].
Mais à quel niveau mettre le ponte Sant’Angelo dans l’échelle de Termini ?